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Explications de texte La connaissance Préparation BAC

Explication de texte : Berkeley, Traité de Principes de la connaissance humaine, I, 9 – 10

Introduction

« La pierre est une substance, ou bien une chose qui de soi est capable d’exister » (Descartes, Méditations Métaphysiques, IIIème méditation). Dans la troisième méditation cartésienne, l’esprit et la matière sont deux substances distinctes. La pierre est une chose étendue et non pensante. C’est un objet concret, une chose matérielle, mais aussi une substance qui existe absolument et par elle-même, et dont le caractère est l’étendue. La matière désigne à la fois la manifestation concrète de la réalité et la substance qui est le support permanent des qualités des objets matériels. Au contraire, dans ce texte, il n’y a pas d’autre substance que l’esprit. Berkeley rejette cette conception de la matière comme substance. Plus encore, il rejette le terme même de matière, qui n’est selon lui qu’une affaire de langage et pas de chose. Berkeley opère ici une déconstruction du concept de matière. Il s’agit de supprimer le préjugé philosophique qui associe matière et réalité des choses sensibles. Car ce préjugé n’est pas seulement le défaut de la philosophie cartésienne ; c’est toute la philosophie qui préjuge de l’existence absolue des choses non pensantes, indépendamment de l’esprit qui les perçoit. Quand Locke distingue les qualités secondes et les qualités premières, il admet que les qualités secondes sont des apparences, qu’elles n’existent que subjectivement et dans notre esprit, ou qu’elles ne sont pas constitutives du réel ; mais il conserve néanmoins les qualités premières comme inhérentes aux objets même abstraction faite de l’acte de percevoir ces objets. Or, contre l’empirisme mais aussi contre l’intellectualisme, Berkeley affirme qu’il n’y a aucune qualité « objective », indépendantes de la perception. Dans le paragraphe 3 du Traité des Principes de la connaissance humaine, Berkeley a exposé cette thèse selon laquelle exister, c’est être perçu. Cette thèse vaut pour les idées comme pour les choses. Une idée, une pensée, ne peut pas exister hors de l’intelligence : l’existence d’une idée, c’est d’être perçue par un esprit. De même, ce que l’on dit de l’existence absolue des choses non pensantes, sans rapport à la perception, est inintelligible. Les objets qui nous entourent existent réellement, mais pas ailleurs que dans l’esprit. Les choses n’existent pas dans la matière mais dans l’esprit. Elles peuvent exister indépendamment de mon esprit, si Dieu les pense, si d’autres la voient ou l’imaginent, mais elles ne peuvent pas subsister en soi, dans l’étendue et de façon absolue. Dans les paragraphes 9 et 10 qui nous intéressent ici, Berkeley tire les conséquences de cette thèse : qu’est-ce alors que la matière ? Que devient la matière si aucune qualité sensible ne peut exister dans les choses ? Si la matière n’est pas une substance où subsistent des qualités sensibles premières, comment définir la matière ? Voilà le problème que pose le texte. Selon Berkeley, il faut abandonner donc le concept de matière. La « matière » cartésienne ou la « substance corporelle » de Locke n’existent pas. Le concept de matière est une idée abstraite de philosophe qui ne correspond à aucune expérience réelle ou vécue. Comment Berkeley parvient-il à déconstruire la notion de matière ? Dans le premier paragraphe, l’auteur montre que si les qualités premières ne sont que des idées qui existent dans l’esprit, comme les qualités secondes, alors la notion de matière est contradictoire. Pour abandonner l’idée de matière, il convient donc, dans le second paragraphe, de vérifier cette hypothèse, soit de justifier que les qualités premières ont bien le même statut que les que les qualités secondes.

I. Berkeley examine la définition philosophique traditionnelle de la « matière », afin de confronter ce concept à sa thèse idéaliste selon laquelle les qualités sensibles d’un objet n’existent que dans l’esprit.

  1. (1 à 12) Des qualités premières à la matière. Berkeley présente les soubassements théoriques des thèses matérialistes (matérialistes au sens large, les théories qui soutiennent d’une manière ou d’une autre l’existence d’un substrat matériel insensible soutenant des qualités sensibles) : d’où vient le concept philosophique de « matière » ?

Le concept de matière découle d’une distinction entre qualité premières et secondes.

« qualités sensibles » = chez Locke, la sensation et la réflexion sont les sources des idées simples. Nos idées proviennent de l’expérience (sensation et réflexion). L’idée simple est donnée, pas construite : c’est le cas des « idées que nous avons des qualités sensibles ». Chez Locke statut privilégié des idées simples parce qu’elles sont à l’origine du développement de la connaissance. Elles nous fournissent des objets ; elles sont la condition de toute composition par l’entendement. L’esprit n’est pas la source des idées simples, mais c’est grâce à elles qu’il compose des idées complexes. Idées simples sont claires et distinctes en raison de la clarté et la distinction de nos perceptions. Elles nous permettent de distinguer les choses.

2 catégories de qualités sensibles chez Locke.

« Il y a des gens qui font une distinction » : cf. Locke. Berkeley ne précise pas pourquoi, il ne donne pas les raisons, le chemin qui amène à Locke à faire cette distinction, comme si cette distinction était arbitraire, ou n’était pas fondée  en raison.

Qu’est-ce qui justifierait cette distinction ?

Chez Locke (II, 2 Essai), cette distinction est nécessaire à cause de la différence de signification des idées qui implique deux types de qualités. Les idées des qualités secondes sont subjectives : « ils reconnaissent que les idées que nous avons de ces dernières ne ressemblent pas à quelque chose de non perçu qui existerait hors de l’esprit ». « reconnaissent » = Berkeley valide, statut de vérité. « quelque chose de non perçu qui existerait hors de l’esprit » = négativité souligne déjà le problème du langage, la « matière » ou substance, ou objet sont des mots « positifs » ; ici la matière devient un je ne sais quoi, un « quelque chose de non perçu »…

« Mais » (moment du désaccord de l’auteur), chez Locke, les idées des qualités secondes ne peuvent advenir que relativement à des qualités premières par lesquelles nous nous représentons des qualités d’un objet. Les idées de qualités premières désignent objectivement les propriétés de l’objet. Les idées des qualités secondes « signifient » des propriétés objectives de l’objet que l’on peut se représenter en termes de qualités premières : « ils veulent que…soient des modèles ou images de choses qui existent hors de l’esprit »… (cf. Hume) « Ils veulent » = vouloir, plus proche du préjugé, de l’espoir, de la croyance que de la preuve scientifique, de la raison. Attitude psychologique plus que logique.

« dans une substance non pensante qu’ils appellent matière » : la matière n’est pas une réalité objective, qui est déjà là avant l’action du philosophe. Ici, il y a un « quelque chose » « qu’ils appellent matière » : la matière est peut-être une affaire de langage, c’est un concept qui est nommé « substance » et posé comme existant, concept peut-être imaginé dans et par une théorie philosophique.

« Par matière, nous devons entendre… » : cf. def Descartes. « nous devons » : idée d’obligation, arbitraire, admis. Pas un « devons » de nécessité logique ; puisque jusqu’ici il n’y a pas eu de justification quant à l’existence et la nature de qualités premières etc.

« Or », si cette distinction n’est pas justifiée, s’il n’y a aucune qualité première, alors il n’y a pas de « matière ».

2. (12 à 17) (« Or ») Premier moment de la réfutation, à l’aide de la thèse de l’auteur, selon laquelle les qualités premières sont subjectives.

Ici, stade presque de la logique formelle. Raisonnement logique, mais chaque proposition n’est pas justifiée :

a/ Les qualités premières existeraient dans la matière, substance non pensante qui est support des qualités extérieures à l’esprit (thèse adverse) ;

b/ Or, une idée n’existe que dans l’esprit (thèse) ;

c/ Donc, si ces qualités sont des idées perçues par les sens (ici, cette thèse est un présupposé, plutôt une hypothèse qui n’est pas démontrée, il a « déjà été montré » que « l’étendue, la figure, le mouvement ne sont que des idées existant dans l’esprit… »),

d/ Alors, elles n’existent que dans l’esprit, car la matière est « non pensante » : elle ne peut pas leur servir de support.

Les thèses b/ et c/ ont le caractère de l’évidence, presque de l’intuition, accessible au sens commun. L’erreur vient de l’abstraction philosophique. Champs lexical de l’évidence : « il est évident, il est clair, clairement, je vois évidemment, il est certain ». Selon l’auteur, sa thèse correspond peut-être à l’attitude naturelle. Par exemple, nous voyons bien, nous hommes, qu’il n’y a pas de chaleur dans le feu, mais que la chaleur est une modification du sujet qui perçoit ; mais nous voyons tout aussi bien que l’idée de « mouvement » est subjective ou relative à la perception de l’objet (on ne perçoit pas la terre qui bouge, ou l’illusion quand je suis en mouvement que ce que je perçois bouge, la vue d’un animal à travers la fenêtre du train etc).

3. (17 à 19) Conséquence logique de la réfutation (« D’où ») : cette réfutation entraîne un soupçon à propos du concept de matière.

Le concept de « matière » renferme donc une contradiction, qui admet une chose et son contraire : comment pourrait-il y avoir de support non pensant des qualités premières, puisque les qualités sont des idées qui existent nécessairement dans l’esprit ? Réunion de deux propositions incompatibles. Il est contradictoire d’accorder des qualités sensibles à une substance ou à un objet distinct de ces qualités, puisque, pour Berkeley, les objets sont des conglomérats d’idées.

Pb 1 : Quelle est la conséquence de cette contradiction ? Faut-il abandonner le concept de « matière » ? Pour le moment, Berkeley ne dit pas que la « matière » n’existe pas ; ici, il parle de contradiction. Jusqu’où va nous conduire cette contradiction ? Peut-on concilier le concept de matière avec la thèse de l’auteur ? Berkeley va-t-il essayer d’éliminer la contradiction pour garder le concept de matière ? Va-t-il reformuler ou supprimer le concept de matière ?

Pb 2 : Il va falloir maintenant montrer pourquoi la seconde proposition est légitime, montrer que la distinction entre qualités premières et secondes n’est pas valide. Cad, il faut montrer que c/ est juste, que les qualités premières sont en réalités des idées comme les autres qualités sensibles. Ce sera l’objet de deuxième moment.

II. La démonstration de l’absence de matière passe par la critique de la distinction des qualités premières et secondes. En annulant la distinction entre qualités premières et secondes, que Berkeley annule en même temps la distinction entre perception de la chose et existence de la chose. En démontrant que les qualités premières ont le même statut ontologique que les qualités secondes, Berkeley est forcé de supprimer la matière, entendue comme réalité indépendante de l’acte de perception.

Comment s’organise cette démonstration ? Pour comprendre pourquoi il n’y a pas de qualités premières inhérentes aux objets mêmes en dehors de la perception, il faut comprendre pourquoi Berkeley rejette la distinction entre qualités premières et secondes. Comment Berkeley dépasse-t-il la distinction entre qualités premières et secondes ?

  1. (20 à 29) Berkeley répète la thèse adverse, afin de mettre l’accent sur la supposée différence de nature entre qualités premières et secondes.
  2. (29 à 32) (« Or ») Moment de la réfutation, sous la forme d’une hypothèse à vérifier. (« S’il ») Berkeley pose une hypothèse afin de réfuter la thèse adverse : si les qualités premières sont inséparables des qualités secondes, alors il n’y a pas de différence de nature entre qualités secondes et premières.

Si les 2 sortes de qualités appartiennent à la même famille des qualités sensibles, alors les qualités premières seront, elles aussi, subjectives, relatives et nécessairement situées dans l’esprit.

L’auteur anticipe les conséquences de l’hypothèse : si elle se vérifie (« s’il est certain… »), alors « il s’ensuit » que les qualités dites « premières » ne sont que dans l’esprit.

3. (32 à 38) Vérification de l’hypothèse par une expérience et dans l’expérience. Berkeley met à l’épreuve son hypothèse selon laquelle il n’y a aucune qualité première indépendamment des qualités secondes.

Vérification presque expérimentale. Berkeley propose une expérience de pensée au lecteur : « Je désire que quiconque, se mettant à y réfléchir, essaie d’abstraire ». Il trouve la solution dans l’expérience la plus simple, l’expérience du sens commun.

« concevoir l’étendue » : cf Descartes la cire. En réalité, quand Descartes parle de « quelque chose d’étendu, de flexible et de muable », la matière, est impensable sans représentation, sans image qui passe par les qualités sensibles. On visualise toujours, en pensée, on met en forme, on donne une couleur, une forme etc. On ne peut pas imaginer l’étendu d’un corps sans en même temps y attacher une qualité subjective etc.

« Bref » : l’hypothèse, les prémisses sont vérifiées, à l’aide du « pouvoir » de l’entendement. Renversement des conséquences de l’expérience cartésienne du morceau de cire. Descartes interprète les accidents, les variations des sens comme un signe d’inconsistance, les sens ne donne que du contingent, jamais l’unité derrière le changement. Mais c’est uniquement parce qu’il postule une réalité derrière l’apparence, une nature unique cachée, une substance, un être en dessous du paraître.

Or ici, sur le plan de la connaissance, si on pousse les conséquences de l’expérience, si « l’étendue, la figure et le mouvement abstraits de toute autre qualités, son inconcevables », c’est que les erreurs ne viennent plus des sens mais du jugement, car les choses sont en quelque sorte, comme elles paraissent. Il n’y a pas d’arrière-monde de l’être. Ce n’est pas qu’il n’y a aucune réalité, mais la réalité est ce qui apparaît, il n’y a pas à chercher l’être en dehors du paraître. La réalité d’une chose, sa substance, son être, c’est précisément ce qu’elle paraît être pour moi dans mon esprit.

4. (39 à 41) (« Là donc ») Berkeley formule une conclusion explicite, qui introduit une conclusion implicite.

Conclusion explicite : les qualités dites premières n’existent pas dans la matière, mais dans l’esprit. Les qualités premières sont en réalité des notions relatives au sujet de la perception. Elles ont le même statut que les qualités secondes. La matière n’est donc pas une substance essentielle, un noyau permanent et objectif qui soutiendrait les qualités accidentelles et subjectives. « c’est là que ces trois-là doivent se trouver » : verbe exprime ici une nécessité logique et non un argument d’autorité ou un effet de la volonté.

Conclusion implicite : or, si la matière n’est pas ce substrat fait de qualités premières, qu’est-elle ? S’il n’y a plus de qualités essentielles aux objets matériels, s’il n’y a plus de substance essentielle et effective, que reste-t-il de la matière ? Si les qualités ne sont « nulle part ailleurs » que dans l’esprit, la matière est vidée des qualités premières. La matière est plus qu’un concept contradictoire, c’est un concept vide, un préjugé abstrait de philosophe.

Conclusion 

En niant l’existence de la matière, ce texte pourrait conduire au scepticisme : le sujet ne peut pas connaître le monde objectif, puisque la réalité n’est plus ce qui subsiste objectivement, et que rien n’a d’existence en dehors de mon esprit. Pourtant, finalement, la seule chose dont Berkeley nie l’existence, c’est la matière dans son sens philosophique, celle que les philosophes « appellent » matière. Autrement dit, ce texte va plutôt dans le sens d’un anti-scepticisme : il n’y a plus à chercher la réalité derrière les apparences. Il n’y a plus de dualisme entre le sensible et l’intelligible : la réalité n’est autre que ce que je vois de mes yeux. Il ne faut pas chercher une nature cachée en dehors de la manifestation sensible de la chose. Au contraire, c’est la fiction d’une matière substantielle qui conduit la philosophie au scepticisme. Ce texte, qui déconstruit le concept de matière et affirme le caractère idéel de la réalité, ouvre ainsi la voie à la Critique de la raison pure : chez Kant, la matière n’est plus une « substance corporelle » contradictoire mais bien un « phénomène » ; et les formes a priori de la sensibilité et de l’entendement, qui résident en moi, conditionnent toute donation d’objet. L’idéalisme de la matière de Berkeley ouvre la voie à l’idéalisme kantien de la forme, selon lequel « la matière de tout phénomène ne nous est donnée qu’a posteriori, mais il faut que sa forme réside a priori dans l’esprit » (CRP, A 20/B 34). La forme de tout ce dont nous faisons l’expérience est prescrite par notre esprit. Kant conserve la « chose en soi », mais pas la distinction entre qualités premières et secondes, précisément parce que tout ce qui m’apparaît est déjà passé par le filtre de notre intuition sensible, et que la matière de l’intuition a besoin de la forme de l’intuition pour être véritablement donnée, et cette forme est a priori « dans l’esprit », sans la matière.

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