Catégories
Explications de texte L'art

Explication de texte : Nietzsche, Humain trop humain, 162

Nietzsche, Humain trop humain, § 162

Introduction

« Le génie est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne à l’art ses règles » (Kant, Critique de la faculté de juger, II, §46). Chez Kant, le génie est un don inné. Conformément à son étymologie genius, le génie signifie la divinité présidant à la naissance, l’esprit particulier qui a été donné à un homme à sa naissance, ou le talent naturel qui dirige un homme et lui inspire des idées originales. Selon cette définition, le génie est l’exclusivité de l’art : la nature à l’œuvre dans le génie n’opère que dans les beaux-arts. Au contraire, dans ce texte, le génie n’est ni exclusivement à l’origine de la création artistique, ni naturellement réservé à un homme talentueux par accident. Nietzsche ne se démarque pas seulement de Kant, il se distingue ici d’une longue tradition, à la fois philosophique et populaire, qui ramène la création artistique à une forme d’inspiration divine, innée et naturelle, ou tout au moins inexplicable. Nous avons le sentiment que Mozart, qui savait déchiffrer une partition avant même de savoir lire, ne pouvait être qu’un génie, un homme hors du commun dont la virtuosité était innée et rationnellement inexplicable. C’est sans doute ce même sentiment qui fait dire à Platon que le poète est un porte-parole de la Divinité : contrairement à l’artisan ou à l’homme de science, le poète est poussé par la Muse ; il ne créé pas avec sa raison humaine mais sous l’effet d’une inspiration divine. Pourtant, loin de fournir une explication fidèle à la réalité, ce discours n’est-il pas plutôt précisément l’effet d’un sentiment ? N’y a-t-il pas une inadéquation entre « l’activité du génie » réelle, telle qu’elle est, et le « culte du génie », ce que l’on appelle « génie » ; c’est-à-dire un décalage entre la réalité et la valeur de l’idée de génie, entre ce qui se passe objectivement dans l’activité du génie et le sens que nous lui donnons ? Voilà la question que pose le texte : notre concept de génie correspond-il à une réalité objective ? Pour Nietzsche, l’idée de génie n’est qu’une croyance qui ne traduit aucune réalité. L’idée de génie n’est pas fondée en raison, c’est au contraire un « enfantillage de la raison » qui nous pousse à croire à l’idée de génie. À la manière pragmatiste, au sens philosophique du terme, la démarche de Nietzsche consiste donc à examiner cette croyance et à interroger notre rapport à cette croyance : comment a-t-on cru au génie ? Quelle est l’origine de cette croyance ? Jusqu’où va cette croyance et quelle est sa nature ? Quelles en sont les effets et les conséquences ? Autrement dit, il s’agit d’analyser la valeur de l’idée de génie comme croyance. C’est pourquoi, dans cet extrait, la critique du concept de génie va passer par une analyse de la genèse psychologique du concept lui-même. Comprendre pourquoi nous avons recours à l’idée de génie, c’est en même temps en finir avec cette idée. Au-delà d’une redéfinition du génie, débarrassé de son sens miraculeux et de son caractère exclusif, ce texte offre donc également un modèle de la méthode généalogique de Nietzsche qui trouvera son aboutissement dans La Généalogie de la morale. Dans ce paragraphe 162 d’Humain trop humain, il s’agit bien de retirer son caractère de vérité à l’idée de génie, en situant son origine dans les besoins existentiels de l’homme. Contre toute explication métaphysique, la critique du génie découle ici de l’observation de la psychologie humaine.

I. Nietzsche analyse les causes psychologiques de la croyance dans le génie, afin de réfuter le caractère exceptionnel et miraculeux du génie et de redonner toute sa valeur à l’activité humaine en la débarrassant de toute forme de divinisation.

D’où vient le culte du génie ? Comment pouvons-nous croire au génie ? Pourquoi avons-nous besoin d’un tel concept ?

  1. (1 à 14) Explication (« Comme ») des causes psychologiques complexes qui entraînent la croyance dans le « génie » : deux moments psychologiques ; la vanité qui s’appuie sur un manque de confiance.

L’auteur ne dresse pas une histoire philosophique du concept de génie, il cherche la généalogie d’une croyance. Dans un premier temps, il n’examine pas ce qu’est le génie, mais ce qui nous pousse à croire en lui et à fabriquer le concept de génie.

Qu’est-ce qui nous pousse à cette croyance ?

La vanité. Quelle vanité ? Cela surprend. La vanité serait de dire que je peux produire ce que produis le génie moi-même, que je suis moi-même l’égal du génie, que je suis capable de créer quelque chose de grandiose. Dire que l’autre est un génie inatteignable, ce serait plutôt une forme de modestie.

Or, ici, c’est le contraire : renversement de Nietzsche ; pas de modestie, mais vanité. Une vanité particulière puisqu’elle prend appui sur une forme de lucidité sur nos capacités : nous ne nous sentons pas capables de produire, « sans aller jusqu’à nous attendre… » : pourquoi nous ne nous attendons pas à pouvoir faire comme Shakespeare ? Soit une lucidité sur nos capacités, soit un manque de confiance (nous pouvons mais nous pensons que non), soit un manque de courage et de volonté ? Une faiblesse donc peut-être, un manque de travail ?

C’est le mélange de vanité et de faiblesse qui créé la croyance.

+ qu’une croyance, un « culte » : mystification, dimension magique et religieuse, on fait une idole. Miracle : intervention religieuse qui se manifeste à travers un humain. « hasard extrêmement rare » cf. Kant ; « grâce d’en haut » Cf. Platon, Ion.

Toutefois ; Nietzsche ne dit pas ici que cette croyance est toute entière négative. Pas de véhémence ou de dénonciation, pas de critique à ce stade. Vocabulaire de la nécessité : « il nous faut, qui nous pousse ». Idée de génie comme une « erreur nécessaire à la vie », une illusion de la raison mais une illusion qui nous aide à vivre mieux, « pour qu’il ne nous blesse pas ». Une forme de besoin vital dans l’apparition de cette croyance. Définition de l’idée assez pragmatiste : « génie » n’est qu’une idée qui nous aide à mieux vivre, à mieux supporter la réalité. La critique de Nietzsche porte plutôt sur l’illusion qui consiste, dans un second temps, à tenir sa croyance pour une vérité, à croire que ce qui n’est que psychologique est dans l’être. Nous avons recours au concept de génie, à cause de nos manques, à cause de nos affects, puis nous pensons après qu’il traduit une réalité en soi, une vérité, et qu’il existe, de fait, un génie.

« Mais », vocabulaire de l’imagination (« imaginer », « nous nous persuadons » par les sentiments, les affects et pas par la logique ou la raison) souligne qu’il y a un écart entre la conception  que l’on se fabrique du « génie » et la réalité.

2. (14 à 25) « Mais », en faisant abstraction des causes psychologiques, Nietzsche fait une description décantée et objective de l’activité dite du génie ; description qui met l’homme au centre de l’activité.

En faisant abstraction des illusions de notre raison, Nietzsche peut décrire la réalité de l’activité qu’on appelle génie.

Renversement : description qui défend les caractéristiques contraires à la description traditionnelle du génie. Toutes les caractéristiques de l’activité objective du génie, sont les caractéristiques inverses de ce que nous appelons génie :

a/ Contrôle, volonté, but, lucidité VS abscondité et inconscience : « pensée s’exerce dans une seule direction » ; « combiner leur moyens » ; « chercher des matériaux » = le « génie » a un but, un projet, comme l’artisan, il a un plan d’action, il sait ce qu’il veut faire et il concentre ses moyens en vue de réaliser sa fin. Ici, le génie contrôle ses activités. Description contraire au caractère abscond du génie romantique kantien. Chez Kant, le génie produit malgré lui, sans connaître le sens de ce qu’il fait, ni la raison, sans savoir lui-même comment il produit, par quels moyens ; il ne cherche pas, il trouve, chez Kant « il ne peut lui-même décrire ou montrer scientifiquement comment il accomplit ses productions » ; « il n’est pas en son pouvoir d’en former de semblables à son gré et méthodiquement, et de communiquer aux autres… » (Critique de la faculté de juger, §46).

b/ Multiplicité, modèles, inspiration humaine VS originalité, inspiration divine, exclusivité, singularité : « à qui toutes choses servent de matière » ; « qui voient partout des modèles ». Contre l’originalité du génie kantien qui produit hors les règles et sans modèles, qui voit l’être invisible. Contre l’idée du génie qui rend visible l’invisible, qui donne à voir ce qui n’a jamais été vu, qui voit l’exception l’infime réalité. Ici, « voient partout », chaque occasion lui sert de support créatif, pluralité des capacités, des inspirations. Inspiré par sa propre perception et son rapport aux objets du monde réel.

c/ Pensée, raison, réflexion personnelle VS voix divine, porte-parole divin ou nature qui parle à travers la génie : « leur vie intérieure et celles des autres », « la pensée s’exerce ». Contre Platon où le génie « n’est pas en état de créer avant d’être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n’avoir plus de raison ; tant qu’il garde cette faculté, tout être humain est incapable de faire œuvre poétique » (Ion) Contre l’idée que le génie doit n’être plus lui-même, doit devenir un dieu, que son propre esprit ne soit plus en lui. Chez Platon l’esprit et la raison du poète doivent être suspendus pour laisser la parole à la divinité.

d/ Travail, acquis, détermination VS don, inné, passif : « ne se lassent pas », « toujours », « diligence », « chercher ». Dynamisme, volonté. Image du travailleur acharné, à la fois l’architecte et maçon.

Description qui met en avant la personne ancrée dans le monde, dans la réalité de sa pensée, des autres, de la terre, des objets. Vocabulaire de la méthode, du travail et de la volonté

3. (25 à 27) Double conséquence : négativité (« mais ») et positivité de la critique : la description objective du travail du « génie » fait perdre le génie kantien, mais elle redonne une dignité à l’activité proprement humaine.

Renversement des valeurs : le génie n’est plus l’exception, le génie est partout dans le monde.

Négativité : « mais aucune n’est un miracle ». Le génie n’existe pas. Génie dédivinisé.

Mais, positivité : cette perte fait regagner l’action humaine ; « toute activité de l’homme est une merveille de complication ». Faire redescendre le génie sur terre. L’auteur dépouille le génie de sa dimension divine, « des ombres de dieu », de sa genèse psychologique, afin de réhabiliter l’homme. Renversement : le génie est une « merveille », mais une merveille humaine qui pourrait désigner toute activité humaine à son plus haut degré, dans sa dignité.

Si le « génie » est partout, si toute activité est une merveille, alors il n’y a plus à le limiter au domaine des beaux-arts. Pourquoi au contraire est-il habituellement exclusivement réservé à l’art ? Nietzsche approfondit l’examen des croyances qui accompagnent l’idée de génie.

II. Nietzsche déconstruit l’exclusivité artistique du génie en examinant et en décomposant les causes psychologiques qui conduisent à réduire le génie aux domaines de l’expression.

Pourquoi le concept de génie est-il le privilège de l’art ? « D’où vient alors cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? » (les artistes « de l’expression ») Que sont les domaines de l’expression ? Et qu’est-ce qui justifie cette exclusivité dans le langage ?

  1. (27 à 31) Comme un premier moment d’un travail de recherche, Nietzsche pose la question psychologique de l’exclusivité du génie artistique.

Pas un problème théorique mais psychologique. Nietzsche ne demande pas : n’y a-t-il de génie que chez l’artiste ?, mais biens : pourquoi croit-on que le génie n’opère qu’en art ?

Cf. Kant et l’exclusivité esthétique : comme le génie est l’inexplicable, l’incommunicable, Kant récuse l’attribution de « génie » au savant. Homère a du génie, pas Newton. Le scientifique a aussi « une grande intelligence », mais il doit ses découvertes à la mise en œuvre de concepts parfaitement clairs, déterminés, prouvés et transmissibles, non à un don de la nature. Chez Kant, la découverte scientifique n’a jamais l’« originalité » qui caractérise le génie. La loi de l’attraction universelle aurait pu être découverte par un autre savant et sans Newton, alors que l’existence du Don Giovanni a besoin de Mozart.

Les guillemets (« intuition », « être ») soulignent le discours rapporté, celui de la métaphysique que Nietzsche critique comme des faux concepts, des concepts humains, des illusions de la raison.

Le génie romantique s’accompagne d’une conception métaphysique du monde : l’artiste est celui qui peut l’être en dessous du paraît, qui peut donner à voir la nature vraie, le monde tel qu’il est, qui peut rendre visible l’invisible, et dire la vérité du monde. Conception de l’art qui engage une dualité entre le monde des apparences et le monde de l’être, l’art comme un microscope, une « lorgnette » qui donne une vérité. Comme la philosophie. La science cherche la vérité sur le monde objectif, elle travaille par hypothèses etc ; alors que le philosophe ou l’artiste a l’intuition, il voit « directement », sur le mode de l’évidence, l’être.

2. (31 à 34) Nietzsche cherche un premier élément de réponse dans l’observation des faits (« Manifestement »), dans les manifestations visibles de la psychologie humaine : la croyance en l’exclusivité du génie artistique vient d’une forme d’hédonisme, cad de la recherche du plaisir et de l’évitement de la souffrance.

Nietzsche fait des hypothèses sur la cause de l’exclusivité en s’appuyant sur ce qui est manifeste. Pas d’explication métaphysique. Qu’est-ce qui est manifeste ?

On parle de « Génie » quand l’intelligence en question procure du plaisir. La théorie de Newton procure moins de plaisir qu’un tableau, ou qu’un orateur.

Orateur : forme de théâtre ou de poésie de l’orateur, rôles des apparences, il exprime ce que le peuple veut entendre, persuasion, il s’adapte à l’affect de celui qui écoute, ou il parle « bien », beauté du discours (Phèdre), beauté des mots et du langage.

La philosophie ? Plus difficile de voir comment elle procure du plaisir. Conception antique de la philosophie, une praxis qui permet de mener une vie heureuse et meilleure ?

Ou alors, peut-être que Nietzsche parle d’un certain type de philosophie ici, ce qui explique qu’il mette le philosophe au même plan que l’orateur. La philosophie est un art de l’expression qui procure du plaisir, au sens où elle donne des illusions à la raison. Les catégories de Kant, le monde métaphysique de l’être, sont des fictions, des outils pour aménager le monde du devenir, le monde tel qu’il est, un chaos de forces en relation ; ce sont des illusions qui nous procure du plaisir, qui nous rassure en nous confortant dans un monde sûr, dans un monde tel qu’il doit être, stable, raisonnable, moral etc. En ce sens, la philosophie comme « art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir » : la philosophie fabrique un monde stable, un monde de la vérité, face au monde des apparences, au monde du devenir.

Plaisir passe aussi par un évitement de la douleur : « là où ils ne veulent pas éprouver d’envie ». Mécanisme de protection pour éviter la jalousie ou la frustration, la souffrance. Forme de déresponsabilisation « nous n’avons pas à rivaliser ».

Pourquoi trouve-t-on du plaisir face à une œuvre ?

3. (34 à 40)(« Autre chose ») Nietzsche cherche un second élément de réponse dans l’analyse de cette psychologie : il cherche la cause de la cause psychologique, cad la cause de cette source de plaisir.

Pourquoi éprouve-t-on du plaisir dans les œuvres des artistes ou des philosophes ? à cause d’un goût pour la « perfection présente ».

Décalage entre ce qui est perçu et la réalité, entre produit fini et création. On ne voit pas le travail de l’artiste, la création, donc on déduit qu’il n’y a aucun travail, que c’est un « miracle ». On ne perçoit aucune cause, donc on déduit qu’il n’y pas de raison, pas de projet du constructeur/créateur. Cf. Kant où le génie ne sait pas comment les idées se trouvent en lui ; alors que, selon Nietzsche, ce discours vient juste du fait que le spectateur ne voit pas le cheminement, la construction, le travail, donc il conclut qu’il n’y a pas de travail. En sciences, pas d’économie des étapes d’un raisonnement.

L’auteur critique l’art et la philosophie « morte », fossilisée, à travers la distinction entre monde de la vérité morte, monde achevé, parfait, fini, la « perfection présente » VS « idée de devenir », monde du devenir, monde de création, véritable création, fracas créatif, mouvant, en train de se faire.

Mais cette « idée de devenir » nous fait peur, elle ne procure pas de plaisir, elle nous angoisse. Les arts de l’expression, du stable, du fini, du produit parfait et clos, nous permette de fuir le monde du devenir, de rejeter l’idée de temps etc.

4. (40 à 44) Conclusion de la recherche des causes (« Voilà pourquoi ») ; conclusion qui met en avant la distance entre d’un côté, la signification ou utilisation du concept de génie ; et de l’autre, la vérité ou réalité de l’activité désignée par ce concept.

« qui passent pour géniaux », apparence, le sens que le génie a pour nous VS « En vérité ».

Personnification de la raison immature : l’homme se laisse illusionner par sa propre raison, par les illusions de la raisons. La raison à un stade d’immaturité, stade qui doit être dépassé.

Au lieu que « raison » signifie : vérité, maîtrise du réel, discours rationnel sur ce qui est ou réflexion ; ici, la raison est source de faux concepts, parce que ces concepts et outils de la raison sont déterminés en fonction nos besoins vitaux, de nos peurs, de nos affects, de notre corps en rapport avec un monde etc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *