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Explications de texte La liberté La raison

L’autonomie de la raison – Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?

§1. Accéder aux Lumières consiste pour l’homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c’est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d’un autre. L’homme est par sa propre faute dans cet état de minorité quand ce n’est pas le manque d’entendement qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à se servir de son entendement sans la direction d’un autre. Sapere aude ! [Ose savoir !]. Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières.

§2. La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores [naturellement majeurs]) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur. Avec un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne m’est pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne.

                                                        Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? § 1 – 2

Être libre, c’est penser par soi-même

L’homme libre est celui qui fait seul usage de son propre entendement. Il est capable de penser par lui-même, c’est-à-dire capable de diriger sa raison et donc son action sans la direction d’un autre que lui. Se servir soi-même de son intelligence. Ne laisser personne penser à ma place : qu’aucun livre ne remplace (« qui me tient lieu d’entendement ») ma pensée, qu’aucun enseignant ou maître à penser ne m’impose une manière de penser, qu’ « aucun directeur de conscience » ne pense à ma place.

*** Liberté ≠ aliénation. Aliénation = être autre que soi. « Alienus » = autre. L’homme aliéné est celui qui n’est plus lui-même, celui qui est sous la dépendance d’un autre que lui.

Penser par soi-même, c’est être « majeur »

Kant distingue la « minorité » et la « majorité ». Le sens de cette distinction est voisin du sens que nous donnons aujourd’hui au terme « mineur ». Le mineur, c’est celui qui n’a pas 18 ans et qui est sous la tutelle de ses parents ou d’un responsable légal. Ici, être mineur, c’est ne pas être capable de penser par soi-même, c’est-à-dire ne pas être libre. Le mineur est celui qui est sous la « tutelle », sous l’emprise ou sous la dépendance d’un autre que lui. Au contraire, être majeur, c’est se servir soi-même de son entendement.

La liberté comme autonomie

Cette distinction recouvre une autre distinction philosophique : l’autonomie et l’hétéronomie. Est libre celui qui est autonome.

*** Autonomie : ne suivre que sa propre loi. Faculté de se gouverner soi-même. Auto-nomos. « Auto » = moi / « Nomos » = la loi. Agir en suivant sa propre pensée. Ne faire que ce que je trouve légitime ; n’agir qu’en suivant les règles que me donne ma propre raison.

≠ Hétéronomie = suivre une loi qui n’est pas la mienne. Être gouverné par un autre que soi. Ne pas être l’auteur de son action. L’homme hétéronome est celui qui n’est pas son propre législateur.

L’homme est-il naturellement autonome ?

D’un côté, l’homme n’est pas naturellement autonome : la liberté n’est pas naturelle. « Il est si aisé d’être mineur ». Pourquoi la plupart des hommes ne sortent pas de la minorité ? Parce que l’accès à la majorité leur demande un effort : « l’homme est par sa propre faute » dans cet état de non-liberté. La minorité est plus simple à vivre que la majorité. La liberté de penser par soi-même ne conduit pas nécessairement l’homme à son bonheur : l’homme est paresseux et lâche, il préfère la facilité d’une vie hétéronome. Ainsi, la liberté est un combat : elle se gagne. L’homme n’est pas libre d’emblée et par nature. L’homme devient libre s’il fait l’effort de « combattre » sa minorité. Il faut du courage pour se libérer.

D’un autre côté, l’homme est naturellement autonome : « ce n’est pas le manque d’entendement qui en est la cause mais le manque de courage ». L’homme est « naturellement majeur » : la nature l’a affranchi de toute direction étrangère. Par nature, l’homme a la capacité d’être autonome. L’homme a en lui, par sa nature même, par sa nature raisonnable, la possibilité d’être autonome. Les hommes sont tous égaux en raison : il n’y a pas des hommes naturellement plus aptes à réfléchir, et d’autres qui manqueraient de « raison » ou d’entendement. Tous les hommes ont la même faculté de liberté. Mais cette faculté reste « en puissance » si l’homme ne fait pas l’effort de la réaliser « en acte ».

Problème : la liberté de penser par soi-même est-elle illimitée ?

Être autonome, est-ce « faire tout ce que l’on veut » ? L’autonomie est-elle un égoïsme ? Être autonome, est-ce réellement « ne suivre toujours que sa propre loi » ? Certes, être libre, c’est se gouverner soi-même ; mais n’est-ce pas également respecter les autres et les lois de son pays ?

Kant résout en partie ce problème en distinguant deux usages de la raison :

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