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Faut-il chercher un sens à l’histoire ?

Introduction

Quand Newton découvre la loi de la gravitation, il la théorise, il la dé-couvre, mais elle existait bien avant lui, indépendamment de sa découverte. Ici, on se demande : y a-t-il une loi de l’histoire, de type loi naturelle qui puisse être un objet de science et qui puisse faire l’objet d’une découverte ? Celui qui cherche un sens de l’histoire, va-t-il découvrir un sens objectif et nécessaire, un sens intrinsèque à l’histoire, qui existe indépendamment de son esprit de chercheur ? Ou est-ce que celui qui cherche un sens à l’histoire est celui qui construit librement un sens contingent et subjectif ?

Le terme « chercher » va dans ce sens d’une découverte du sens : au sens où l’on « cherche quelqu’un » pendant une partie de cache-cache. On cherche un sens de l’histoire qui ne s’impose pas, qui n’est pas évident, mais qui est là, qui existe en dehors de nous, on cherche à le trouver. En ce sens, la question serait : peut-on découvrir le sens de l’histoire, à la fois sa signification et sa direction ?

En même temps, le terme « chercher » et la préposition « à l’histoire » peuvent suggérer une construction de sens : quand on dit qu’on « cherche le bonheur », on ne veut pas exactement dire qu’on cherche à découvrir ce qu’est le bonheur ultime, on veut dire qu’on cherche à être heureux, à pratiquer le bonheur, à construire et à mettre en œuvre des actions qui participent à notre bonheur. La question serait : faut-il donner un sens à l’histoire ? Peut-on participer au sens de l’histoire ?

Quand l’histoire désigne l’historia, l’enquête, la discipline historique ou la connaissance du passé, on n’a pas de mal à affirmer que l’historien doit chercher un sens à l’histoire : d’abord parce que l’historien choisit une orientation, il ne peut pas raconter toute l’Histoire, ensuite parce qu’il cherche à mettre en lien des causes, à donner un sens aux événements, une logique ; il part du principe que tout n’est absurde, qu’il y a des causes et des effets, et par-là même il aboutit à une signification, il va fournir une forme de message.

En même temps, on a toujours tendance à se dire que cette histoire écrite, cette recollection des faits n’est pas exactement une science. Pourquoi ? Précisément parce que l’historien ne « découvre » pas le sens de l’histoire ; mais qu’il se contente de « donner du sens » à l’histoire. On voit bien que c’est l’historien qui apporte un sens à l’histoire, un sens qui n’épuise pas la réalité de l’histoire et qui n’est pas intrinsèque au déroulement des événements eux-mêmes. Ce sens dépend du point de vue de l’historien parce qu’une conscience de l’histoire est toujours une conscience dans l’histoire : l’objectivité de l’historien pose problème. On voit bien que ce « sens » que donne l’historien ne recouvre pas exactement un « sens » de l’histoire, un sens objectif qui serait propre à l’histoire au sens de l’histoire réelle, le passé tel qu’il fut.

Ce problème de l’objectivité peut signifier deux choses : soit le manque d’objectivité vient d’un manque de l’historien (d’un défaut de méthode, ou d’une volonté de modifier les événements à des fins idéologiques) ; soit le manque d’objectivité vient d’un manque de l’histoire, (l’histoire manque d’un sens objectif, elle n’a en elle-même aucune signification, aucun message, ni aucune direction, aucun but). Soit nous cherchons mal, et nous ne parvenons pas à découvrir le sens de l’histoire ; soit il n’y a rien à chercher, et nous pouvons seulement donner un sens subjectif à l’histoire.

Or, dans « chercher » il y a plus qu’une interprétation subjective de l’histoire : il y a une dimension cognitive, épistémologique, il y a une prétention à la scientificité. Le chercheur veut savoir, il veut obtenir une connaissance, il veut trouver du sens.

Si le problème d’objectivité vient du cas 1, d’un défaut du sujet connaissant : alors il faut sans doute chercher le sens de l’histoire, et trouver la méthode qui découle de cet objectif. Mais si le problème d’objectivité vient du cas 2, d’une non existence d’un sens objectif à l’histoire ; alors est-ce que ce n’est pas la recherche d’un sens elle-même qui parasite la connaissance de l’histoire. Chercher un sens à l’histoire, est-ce la condition de l’objectivité ou est-ce la cause du manque d’objectivité ? Chercher un sens à l’histoire, est-ce la condition de possibilité d’une approche scientifique de l’histoire, ou est-ce au contraire ce qui empêche d’appréhender l’histoire dans sa réalité ? 

C’est la question à laquelle nous allons essayer de répondre : en cherchant un sens objectif de l’histoire, le chercheur peut-il atteindre une connaissance objective de l’histoire au terme de sa recherche ? Peut-on concilier l’hypothèse d’un sens objectif de l’histoire, avec l’espoir d’une connaissance objective de l’histoire ? Peut-on concilier un sens objectif de l’histoire et une approche objective de l’histoire ?

D’abord nous verrons quels sont les présupposés épistémologiques et éthiques qui sous-tendent toute théorie en faveur d’un sens de l’histoire. Ensuite, nous interrogerons la nature de ces présupposés : est-ce qu’ils sont fondés scientifiquement ou est-ce qu’ils sont fondés sur des idéologies ? Enfin, nous interrogerons la valeur de ces présupposés : la recherche d’un sens de l’histoire a-t-elle un intérêt épistémologique ou pratique ?

I. Quels sont les présupposés épistémologiques et éthiques qui accompagnent la théorie en faveur d’un sens de l’histoire ?

1. Premièrement, la théorie d’un sens de l’histoire présuppose et consolide une foi dans la raison, une foi dans le progrès. Défendre un sens de l’histoire, ça s’accompagne toujours d’un optimisme de l’histoire. L’humanité va vers le mieux, l’homme évolue et cette évolution est rationnelle et raisonnable, c’est une amélioration de sa vie libre, de ses facultés, de ses potentialités etc. : le sens de l’histoire, sa direction, est aussi en même temps un progrès, à la fois rationnel, moral, scientifique, technologique, politique.

L’exemple de cette confusion du sens de l’histoire et de la raison c’est la conception hégélienne de l’histoire. Dans La Raison dans l’histoire, Hegel écrit que « l’histoire est gouvernée par la Raison universelle », ou que la raison gouverne le monde et donc que l’histoire universelle se déroule rationnellement. L’histoire n’est pas livrée au hasard, elle est au contraire dominée et guidée par une fin ultime. Tout ce qui arrive à un sens objectif, un rôle. L’histoire est la concrétisation active et incessante de la raison, qui se développe elle-même à travers l’histoire. « Incessante », cad malgré ses crises et son apparence chaotique, fortuite et déraisonnable, l’histoire est un cheminement, par étapes dialectiques, d’une prise de conscience qui amène l’homme à toujours plus de rationalité. Bien sûr, cette raison n’est pas individuelle et subjective, c’est la raison absolue, cad l’Esprit absolu, comme un Dieu transcendant qui s’incarnerait dans le monde et qui ne ferait qu’un avec son devenir historique, si bien que ce principe transcendant serait aussi immanent au déroulement même de l’histoire. La raison, c’est l’Esprit lui-même, qui anime la matière, la nature et la société à travers les étapes successives de l’Histoire. Et le travail, le devoir du philosophe, c’est bien de reconnaître, de dévoiler et chercher la raison dans ses œuvres objectives et de voir comment elle fait avancer l’humanité. L’histoire est bien synonyme de progrès, puisque, la raison en s’incarnant, fait que l’humanité en général devient plus rationnelle, cad toujours plus consciente de soi, plus autonome, plus libre.

La conception hégélienne montre bien comment l’idée d’un sens de l’histoire se justifie toujours à l’aide d’une éthique du progrès, d’une progression de la raison comparable à une théodicée, c’est-à-dire : même s’il y a des crises, il y a une manifestation d’une volonté divine, qui dans ses œuvres (politiques, artistiques, religieuse, philosophiques, scientifiques…) dirigerait le cours de l’histoire vers un Bien ultime à venir.

2. Deuxièmement, la théorie d’un sens de l’histoire est appuyée par une science des stades d’évolutions, par un paradigme évolutionniste culturel qui catégorise l’histoire selon des périodes, qui sont unes et universelles et qui sont représentables sur un tableau avec des flèches. C’est le cas chez Hegel, qui dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire va distinguer la phase orientale, la phase grecque, puis la phrase chrétienne, le monde germanique etc.

La plus parlante des perspectives évolutionnistes c’est par exemple celle de Lewis Morgan. Dans La Société Archaïque il écrit : « Les principales institutions de la race humaine remontent à la période de l’état sauvage, se sont développées pendant la période de la barbarie, et ont atteint leur maturité dans la civilisation ». Selon le niveau de technique (de la cueillette à l’écriture), la forme de gouvernement (sans Etat ou avec), le rapport à la propriété et à la famille, Morgan distingue 3 périodes, cad des sociétés des 3 stades : l’état sauvage précède la barbarie, la barbarie qui précède la civilisation. Il y aurait des stades de développement à franchir pour atteindre un niveau d’humanisation digne de ce nom, pour passer d’une société primitive à une société « finie » et « civilisée ». Selon lui, je cite, « l’histoire de l’humanité est une, quant à la source ; une quant à l’expérience ; une quant au progrès ». C’est l’idée d’un modèle unitaire de développement naturel et culturel d’une seule et même humanité comme espèce animale, selon une succession de stades. Il n’y a qu’ « un » seul sens de l’histoire ; l’histoire de l’humanité est « une » ; elle évolue dans la même direction même si toutes les sociétés ne sont pas arrivées au même degré de développement. Tous les peuples évoluent dans le même sens, quoiqu’à des vitesses différentes.

Cette périodisation et cette évolution, cette chronologie évolutionniste du progrès, je pense qu’elle sous-tend toutes les théories qui affirment un sens unique et univoque de l’histoire, d’une unité de l’histoire universelle.

3. Troisièmement, la théorie d’un sens de l’histoire débouche sur une méthode historiciste et utopiste des sciences sociales (aussi bien de l’histoire comme discipline que de la philosophie, de la sociologie etc.), c’est-à-dire une méthode qui cherche à prédire scientifiquement l’avenir de l’homme et à réformer les sociétés sur le mode utopiste, selon une conception idéale de l’avenir.

Nous empruntons ce terme d’historicisme à Karl Popper. Dans Misère de l’historicisme, Popper définit l’historicisme comme la doctrine selon laquelle l’histoire a un sens, et selon laquelle l’histoire est régie par des lois d’évolutions dont la découverte permettrait de prédire le destin de l’homme. L’historicisme suppose non seulement qu’il y a des lois de l’histoire, des lois du développement historique, mais aussi et surtout qu’il faut les dévoiler. Je cite Popper : selon l’historicisme, les historiens, les sociologues ou les philosophes doivent faire « de la prédiction historique leur principal but, et ce but peut être attient si l’on découvre les rythmes ou les modèles, les lois ou les tendances générales qui sous-tendent les développements historiques ». L’historiciste cherche à saisir les lois de l’histoire pour prévoir son évolution afin de donner à la société des fondements solides. Donc selon Popper, il y a deux méthodes historicistes, deux formes d’historicisme, c’est-à-dire deux moments dans cette doctrine du sens de l’histoire :

  • Il y a l’historicisme scientifique, selon lequel les sciences sociales peuvent et doivent imiter les méthodes de la physique pour expliquer et prédire les événements en dévoilant les lois naturelles de succession, cad les lois universelles de l’évolution des sociétés. Le chercheur doit voir les lois qui relient les périodes successives et déterminent le passage de l’une à l’autre. Sous cette forme, l’historicisme défend une « histoire théorique » comme il y a une « physique théorique », une histoire qui pourrait prédire les changements sociaux comme on prédit la chute d’un corps selon la loi de la gravitation. Autrement dit, l’histoire suit fatalement une direction déterminée, qui ne peut pas être modifiée mais seulement découverte ou prédite.
  • Il y a une autre forme d’historicisme, l’historicisme utopiste, qui admet l’intervention humaine, qui pense que les méthodes des sciences naturelles ne peuvent pas être appliquées à l’histoire parce qu’elle est imprévisible, elle dépend de la liberté et la contingence de l’action humaine. Mais, cet historicisme croit néanmoins en une finalité de l’histoire, c’est-à-dire en une fin, en une issue idéale et heureuse de l’humanité. C’est un historicisme qui veut reconstruire et réformer la totalité de la société selon le « tracé de la société future et idéale ». Selon Popper, la théorie du sens de l’histoire s’accompagne d’un projet de transformation globale, d’une planification utopiste de l’humanité future, cad aussi de l’espoir d’un « miracle historique », celui d’une cité idéale, d’un bonheur universel. On peut illustrer cet historicisme totaliste par la position kantienne. Dans l’Idée d’une histoire universelle, Kant affirme bien que l’histoire est la réalisation d’un plan caché de la nature pour produire une constitution politique parfaite, un droit cosmopolitique qui amènerait davantage de bonheur et de liberté.

Dans un premier temps, nous avons essayé de relever les présupposés à la fois éthiques, épistémologiques et méthodologiques qui sous-tendent toute théorie d’un sens de l’histoire. Mais pour affirmer qu’il faut chercher un sens à l’histoire, que c’est légitime, il faut montrer que ces présupposés sont valides, qu’ils sont fondés en raison. Or, tous ces présupposés semblent plutôt arbitraires. Il me semble qu’ils n’ont de valeur ni théorique ni pratique, ni scientifique ni existentielle. Ces présupposés ressemblent plutôt à des croyances, à des idéologies de l’histoire. C’est ce qu’il convient de montrer maintenant : en quoi ces trois présupposés ne sont-ils que des idéologies ? Il faut montrer que ni la foi dans le progrès et la raison, ni les stades d’évolutions, ni la possibilité de prédictions historiques, ne sont des arguments scientifiques en faveur de la recherche d’un sens de l’histoire.

II. L’idée d’un sens de l’histoire n’est-elle qu’une croyance ?

1. D’abord, l’idée de lois d’évolution historiques découle d’une confusion entre deux types de prédictions ou deux types de causalités : la prédiction et causalité scientifique et la prédiction et causalité historique.

On ne peut pas prédire ce qui se passera dans l’histoire humaine, dire une relation a priori entre les faits, pas plus que l’historien ne peut isoler les causes avec la même rigueur que le physicien, qui sait reconstituer un système clos de clauses et d’effets en nombre limité. Mais en histoire il n’y a pas de déterminisme stricto sensu. La causalité est brouillée par le hasard, l’imprévisibilité propre à l’humain. Si les relations causales ne se lisent qu’à posteriori, c’est que la causalité en histoire ne présente pas le même caractère de nécessité qu’en physique. La notion de « loi » en histoire renvoie plus à l’interprétation qu’à une connaissance objective de type scientifique. Une prédiction des événements historiques ne sera jamais exacte, précise ou objective, non seulement à cause de la complexité des structures sociales, mais aussi à cause de l’influence et de l’interconnexion entre les prédictions et les événements prédits.

C’est ce qu’explique Popper dans La société ouverte et ses ennemis. Les lois de la physique sont invariables, à la fois universelles et intemporelles ; alors que les lois historiques ne sont que des lois culturelles et temporelles qui dépendent d’une situation changeante. Popper distingue ainsi « la prévision scientifique telle qu’elle existe en physique », et la « prédiction historique » qui n’est qu’une prophétie non-scientifique. La prédiction scientifique est conditionnelle : cad qu’elle s’appuie sur des lois universelles non conditionnelles, mais elle dépend de conditions particulières. Conformément à ces lois, la prédiction du scientifique ne s’accomplit que si les conditions initiales sont réunies. En revanche, les historicistes ne tiennent pas compte des conditions initiales : leurs prophéties historiques reposent sur des tendances générales inconditionnelles, tendances qui ne dépendant pas de conditions initiales.. Il n’y a pas de lois d’évolution comme il y a des lois de mouvement en physique. Il n’y a que des tendances générales qui ne peuvent servir de fondement à des prédictions scientifiques, car elles ne sont pas des lois universelles. Les énoncés concernant ces tendances sont utiles mais ils restent des énoncés « historiques », singuliers et seulement existentiels, qui n’engage aucune prévisibilité ni aucun sens de l’histoire. De même, les périodisations comme celle de Morgan, les stades d’évolutions sont des repères utiles en histoire, où on continue d’apprendre sous la forme paléolithique – néolithique – civilisation ; mais ces chronologies ne sont que des outils théoriques ajouté par-dessus l’histoire pour mieux l’analyser, ils ne correspondent pas à un sens effectif de l’histoire.

2. Deuxièmement, l’idée d’une progression rationnelle de l’histoire, la foi hégélienne dans la raison, n’est précisément qu’une foi. L’idée d’un sens rationnel de l’histoire a une cause psychologique et non pas objective. C’est une fiction que nous forgeons pour échapper au caractère désordonné et absurde des événements du monde.

Dans les Fragments Posthumes, Nietzsche écrit : « c’est un état psychologique qui nous fait chercher dans tout événement un sens qui ne s’y trouve pas » (Frag 11 du vol 13). Pour Nietzsche, le monde réel, le monde tel qu’il est, « ce monde-ci » est un pur devenir, c’est un monde chaotique, un monde de relation de forces et de multiplicité désorganisées. Le monde est un flux perpétuel, une mer de forces en perpétuelle tempête. Le monde est sans but, sans cause et sans loi, il n’obéit à rien ; c’est un monde dionysiaque, un chaosmos, un fracas créatif qui est sans raison et sans progrès. Chercher un sens de l’histoire, c’est un besoin humain : en tant qu’être vivant, l’homme catégorise pour s’aménager un monde plus agréable, pour s’aménager une existence à sa mesure. Nos concepts, notre intelligence rendent le monde plus maniable en imaginant un monde de sens, stable, permanent, un monde sûr, un monde tel qu’il doit être, un monde rationnel et rassurant. Mais l’idée d’un sens de l’histoire n’est qu’une fiction, une « erreur nécessaire à la vie », c’est une croyance utile ; mais elle ne traduit aucune réalité en soi, c’est nous qui introduisons du sens dans le devenir, c’est nous qui introduisons un ordre, une cause. Dans l’histoire telle qu’elle est, l’homme se débat « pour rien », il vit et œuvre « pour rien » et dans aucune direction.

Nietzsche nous permet de voir comment les lois historiques ne sont pas seulement différentes des lois de la physique ; c’est le concept même de « loi » qui est un concept moral, psychologique, l’histoire n’obéit à aucune loi parce que la loi est un outil humain pour mettre en ordre le réel. L’idée d’un sens de l’histoire, c’est une croyance, une valeur qui doit être interprété psychologiquement : la notion de « progrès » n’est qu’un instrument, un refuge devant l’absence de sens et de but. Chercher un sens à l’histoire, c’est chercher un sens « en soi », une intelligibilité de l’histoire qui n’existe pas, ou plutôt qui n’existe qu’en tant que désir de sens. Pour reprendre les mots de Nietzsche, chercher un sens de l’histoire, cela découle d’une « hyperbole de la raison » : cad d’une projection de nos catégories et de nos valeurs dans l’être. Chercher un sens à l’histoire c’est inverser les valeurs, c’est projeter dans l’être un monde fictif, et croire que le « sens » se trouve dans l’être, alors qu’il n’est qu’une manière de voir le monde.

En même temps, Nietzsche dit bien que nos fictions sont des erreurs certes, mais des erreurs utiles à la vie, qu’elles améliorent notre vie pratique. Par elles, nous construisons une existence plus conforme à nos besoins. Le problème est bien « faut-il chercher un sens à l’histoire ». Donc, si l’idée d’un sens de l’histoire est une croyance, la question est : quelle serait la valeur de cette croyance ? Est-ce que chercher un sens à l’histoire pourrait conduire à un bien ? Cad, même si le sens de l’histoire n’existe pas, qu’il n’est qu’une fiction de la raison ; que vaut cette fiction ? A-t-on un intérêt à rechercher un sens à l’histoire, à y croire ? Est-ce que cette croyance nous aide à vivre ? C’est ce que je vais essayer de voir maintenant dans une dernière partie : c’est le « faut-il » que je vais interroger ici.

III. L’homme, dans sa vie pratique, dans son rapport à la morale, à la politique et au bonheur, a-t-il besoin, voire a-t-il le devoir de chercher un sens à l’histoire ? Les présupposés qui accompagnent l’idée d’un sens de l’histoire sont-ils dangereux ou bénéfiques, sont-ils des erreurs nécessaires à la vie ou des erreurs qui parasitent notre existence ? 

1. La croyance au sens de l’histoire pourrait être une croyance pragmatique, cad jouer le rôle d’une foi pragmatique, d’une prophétie auto-réalisatrice, être une sorte d’outil pour croire à la réalisation possible de nos fins et pour qu’elles se réalisent. Il faut croire au progrès, il faut croire que ce que j’espère va advenir dans l’histoire, pour que ça arrive.

C’est le sens qu’à « le sens de l’histoire » chez Kant : le dessein de la nature chez Kant, c’est une Idée, une idée pratique, le plan de la nature c’est une garanti qu’on n’est pas moral pour rien. La téléologie chez Kant, c’est un soutien moral. Le sens de la téléologie kantienne c’est que la paix universelle n’est pas rendue impossible par la nature : la progression vers la paix n’est pas une prophétie qui déroule un destin. Le Projet de paix perpétuelle de Kant ne nous dit pas : voilà dans quel sens va l’histoire, il ne dit pas que la paix adviendra nécessairement selon un plan de la nature, mais plutôt que rien dans la nature ne nous empêche de construire la paix. Le projet sert de motivation pour fonder la paix, il vise à pour prouver que la paix n’est pas une utopie. Pour la motivation de l’homme moral, peu importe que la paix puisse effectivement advenir de fait selon un plan de la nature, il suffit que sa possibilité ne soit pas exclue théoriquement pour qu’il sache ce qu’il doit faire d’un point de vue pratique. En ce sens, croire en une finalité de l’histoire, cela motiverait notre action et éveillerait notre liberté. Mais, cette utilité, elle dépend du degré de foi, du degré de croyance dans le sens de l’histoire. Ce gain de liberté ne marche que parce que Kant conçoit le sens de l’histoire comme un « fil conducteur » qui peut être rompu par la liberté l’homme, ou du moins comme une histoire qui n’avance qu’avec l’aide de l’homme : il accorde une place à la liberté parce qu’il ne conçoit pas la paix perpétuelle comme un destin, comme la fin unique et inévitable de l’histoire.

2. Or, croire en un sens de l’histoire, cela peut au contraire anéantir notre liberté et notre action, peut-être quand la foi dans la progression rationnelle de l’histoire est trop grande. Effectivement, si chaque catastrophe de l’histoire, si chaque événement qui nous révolte n’est en réalité interprété comme une réalisation cachée de la raison ; alors il n’y a plus besoin de se révolter. Derrière les apparences d’injustices, tout est finalement déterminé à être juste et rationnel.

C’est la critique que fait Nietzsche à Hegel, cad à une forme d’histoire qui oublie la vie et qui idolâtre les faits. Dans les Considérations inactuelles, au paragraphe « De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie », Nietzsche écrit que « si chaque succès porte en lui une nécessité raisonnable, si tout événement est la victoire de la logique ou de l’Idée, eh bien, qu’on se mette à genoux ». A cause de la religion de la puissance de l’histoire, l’homme se soumet aux faits, il se soumet à ce qui est, à ce qui arrive sans son accord. Il se soumet aux lois des fluctuations de l’histoire, au lieu de se soumettre aux lois qu’il se fixe lui-même. L’homme doit être création des faits, il doit créer ses propres lois. Il doit lutter contre l’histoire, cad contre la puissance aveugle de la réalité, afin de créer ce qui doit être, ce qui doit être juste, et non pas voir dans les faits une justice cachée, une justice virtuelle toujours à venir mais qui ne viendra jamais. C’est ce qui fait dire à Popper que l’historicisme est une variété particulière de fatalisme : le déroulement inéluctable et justifié des faits anéantit toute la possibilité que j’aurai de réformer le monde.

3. De plus, le problème, c’est que la question « faut-il chercher un sens à l’histoire ? », n’est pas qu’une question de « je », de recherche individuelle. C’est aussi une question sur la recherche au sens presque universitaire, sur l’attitude que doivent avoir les sciences sociales qui cherchent à savoir. Le problème n’est pas tant la croyance individuelle et privée ; le problème ce n’est pas la croyance en elle-même, c’est la croyance du chercheur, de celui qui veut dire une vérité sur l’histoire. Celui qui veut atteindre une science, peut-il s’appuyer sur une croyance ? Le problème c’est la croyance englobante, quand elle débouche sur une méthode infructueuse et idéologique des sciences sociales en général.

Selon Popper, la recherche d’un sens de l’histoire est responsable de l’état peu satisfaisant des sciences sociales (dans lesquelles Popper met la philosophie, l’histoire, l’économie, la sociologie…) Or, ce sont les sciences sociales bien comprises qui doivent faire progresser les sociétés, les faire passer d’une société close (hétéronome) à une société ouverte qui libère les capacités critiques des hommes. Si les sciences sociales sont idéologiques, elles font passer cette idéologie dans la société et elles empêchent de résoudre les problèmes politiques et sociaux, alors que leur rôle est au contraire d’aider à construire une société où on commet moins d’erreur. Pourquoi l’historicisme est-il responsable de la non scientificité des sciences sociales ? Celui qui cherche un sens à l’histoire ne pose pas les bonnes questions : son hypothèse de départ, ses prémisses ne sont pas valides. Au lieu de se demander : quels sont nos problèmes ? Comment sont-ils nés ? Et quelle méthode doit-on suivre pour les résoudre ?, l’historiciste se demande : vers quoi nous dirigeons-nous ? Quel rôle l’histoire nous attribue-t-elle ?

«  Ils ne cherchent pas à diriger un projecteur sur le passé, avec l’espoir que son reflet éblouira le présent, mais ils le tournent vers eux-mêmes, selon leur propre espoir pour l’avenir, et dès lors, éblouis, voient mal ou ne voient pas ce qui les entoure » (c’est au chapitre 25 de La société ouverte).

Au lieu d’admettre que c’est nous qui choisissons et mettons en ordre les faits historiques, l’historiciste croit que l’histoire, par des lois qui lui sont inhérentes, détermine notre comportement, nos problèmes, notre avenir et notre point de vue. Donc, selon cette approche, notre besoin d’une interprétation historique par exemple, ne découle pas de nos problèmes pratiques mais de notre intuition que l’étude de l’histoire nous révèlera le secret de notre destin. Au lieu d’avoir des sciences sociales qui progressent par essais-erreurs, qui recherchent ce qui pourrait infirmer les théories, les mettre à l’épreuve, au lieu de chercher les failles, de chercher à réfuter les théories ; on cherche à trouver la clé de l’histoire, on réaffirme sans cesse la théorie par les faits qui vont dans son sens et même par ceux n’y vont pas, puisque même quand ça n’est pas visible, l’humanité est vouée, à termes, à progresser. La théorie d’un progrès de l’histoire est toujours en train de se vérifier, de justifier sa validité.

Ainsi Popper montre comment il faut se débarrasser de l’historicisme qui parasite les sciences sociales, non pas seulement pour des raisons épistémologiques, non pas seulement pour que la philosophie gagne en scientificité, mais aussi et surtout parce que de cette scientificité dépend l’avènement d’une société plus juste, plus raisonnable, plus critique, plus scientifique, bref plus responsable. Nous sommes responsables des événements de l’histoire. Nos institutions ne sont pas rationnelles, mais nous pouvons, nous, tenter de les rendre plus rationnelles.

4. Cela veut dire aussi que l’histoire n’est pas non plus un pur non-sens. Il faut chercher une signification à l’histoire, cad non plus chercher à découvrir « le » sens de l’histoire, mais construire « du » sens à l’histoire. Si on veut avoir une approche scientifique de la réalité, il faut certes rejeter tous les postulats, toute les philosophies a priori, il faut rejeter le préjugé d’un sens de l’histoire ;  mais, faut-il pour autant tenir l’histoire pour un rien, pour absurde et chaotique ? Peut-on admettre que rien n’est essentiel à l’histoire, que tout peut arriver n’importe quand, et que l’histoire n’a pas de sens ?

Selon Merleau-Ponty, l’histoire est à la fois un sens et un non-sens, elle n’est tout à fait rationnelle, ni tout à fait absurde. Dans Sens et Non-Sens, Merleau-Ponty écrit :

« Il n’y aurait pas d’histoire si tout avait un sens et si le développement du monde n’était que la réalisation visible d’un plan rationnel ; mais il n’y aurait pas d’avantage d’histoire, ni d’actions, ni d’humanité, si tout était absurde ».

L’histoire n’est ni un pur ordre ni un total désordre. En réalité, il ne faut pas prétendre connaître le facteur essentiel de l’évolution des sociétés et en déduire une prévision certaine du futur ; mais, à l’inverse, nous ne pouvons pas admettre un scepticisme radical ou un nihilisme. Tout n’est pas voué à progresser, à aller vers le mieux ; mais il n’y a pas non plus qu’un éternel retour, les erreurs ne sont pas vouées à se répéter éternellement, parce que les hommes ne sont pas entièrement dominés par le passé : il y a du nouveau, seulement ce nouveau n’est pas prévisible, et peut être pire que le passé, parce qu’aucun faits de l’histoire n’est immuable. Donc, d’un point de vue méthodologique, le chercheur, s’il veut être vraiment dociles aux faits et pleinement réaliste, il faut qu’il admette qu’en tant que tels, les faits n’ont pas de sens, mais que nos décisions leur en donne un. Le progrès ne résulte pas d’un sens de l’histoire mais de notre propre vigilance, de notre conception claire des objectifs à atteindre et du réalisme de nos choix. Nous devons apprendre à trouver une justification dans notre travail et dans notre action, et pas dans un sens de l’histoire. Quoique l’histoire ne tende à rien, nous pouvons lui conférer des fins ; quoiqu’elle soit dépourvue de sens, nous pouvons lui donner une signification.

Conclusion

Pour conclure, reprenons une phrase de Merleau-Ponty : « le sens du cours d’eau, ce mot ne veut rien dire si je ne suppose pas un sujet qui regarde d’un certain lieu vers un autre ». On pourrait dire : le sens de l’histoire, ce mot ne veut rien dire sans un sujet qui regarde d’un certain lieu vers un autre. Cela veut dire qu’il y a des conditions pour que la recherche d’un sens de l’histoire conduise à une approche objective et réaliste de l’histoire, à une connaissance de l’histoire telle qu’elle est :

  • D’une part, du point de vue de l’histoire en tant que discipline : l’historien doit chercher un sens à l’histoire, au sens d’en chercher une signification : mais non pas « la » signification, la vérité à dévoiler, mais il doit construire du sens, des sens à l’histoire et aux histoires. Cela va se traduire par une discipline comme l’anthropologie historique, qui n’étudie pas que les événements ni même les causes politiques des événements, mais qui s’intéresse surtout aux mentalités, aux façons de penser et de sentir, cad au sens que nos ancêtres donnait aux événements, à l’histoire « totale », totale non plus au sens d’universelle, mais au sens de multidimensionnelle, dans sa totalité, dans sa pluralité, dans la totalité des dimensions de l’existence, cad étudier les représentations mentales, le rapport au symbole, au livre, aux croyances ; s’intéresser non plus à l’histoire d’un pays, d’un siècle, mais aux mentalités dans un village à une date précise, sans préférences ni préjugés…
  • D’autre part, du point de vue de l’histoire comme la succession des faits, du cours de l’histoire, il faut chercher à donner un sens à l’histoire, mais en admettant que l’histoire est comme le cours d’eau : les événements coulent bien d’un passé vers un futur, mais la direction de ce cours de l’histoire n’est que celle qu’on lui donne, elle dépend de notre orientation, de notre point de vue et de notre action sur l’histoire. Aucun « sens de l’histoire » ne peux pas nous indiquer ce qu’il faut faire : c’est nous qui y construisons un but et un sens. C’est à nous qu’il revient de fixer nos buts et nos objectifs ; et c’est en ce sens seulement que le philosophe devrait « chercher un sens à l’histoire ».

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